Depuis mon départ, la pluie ne cesse de me poursuivre de ses assiduités fluides du matin jusqu'au soir, du soir au matin... Après les infinies platitudes mouillées des Landes, la galère commence bientôt dans ces petits cols du Pays Basque, charmants et rieurs, dont les rampes à 22% me contraignent à des hectomètres de marche à pied, à travers un paysage sublime... Mais ce n'est pourtant qu'un hors d'œuvre et le véritable enfer commence dans le col de Marie Blanque: durant la nuit, la tempête a salement tabassé la montagne qui ruisselle de toutes parts. Les torrents grondent les cascades bondissent à grand fracas, l'air est saturé d'humidité poisseuse, de pluie ou de brume froide et collante qui s'insinue partout... Les bas côtés de la route sont jonchés de branches cassées, de troncs d'arbres débités à la hâte aux premières lueurs du jour, la chaussée est détrempée, submergée de plaques de boue, de pierrailles et de gravats, et la pente est rude, rude... Je termine les deux derniers kilomètres de l'ascension sous des trombes d'eau, et à pied ! Passons sous silence la descente extrêmement périlleuse de ce col pourtant splendide dont je n'aurai pu admirer les estives, car c'est les yeux rivés au bitume, la volonté tendue vers un seul but, tenir et arriver sain et sauf à Laruns que j'entreprends cette plongée fantastique.
Cette première confrontation avec les géants impassibles qui me barrent le passage me laisse pantois : les patins de freins usés jusqu'à la garde, je comprends que le combat sera difficile car je lutte à armes inégales...
Le lendemain, le col d'Aubisque ne se montre guère plus clément: je suis avalé par une brume insondable dès les premiers kilomètres et c'est en aveugle, dans une lumière crépusculaire que j'effectue la montée de ce col dont je ne verrai rien de la beauté... Tout comme des charmes de la corniche du Soulor d'où l'on peut découvrir un panorama exceptionnel, et sur laquelle un tunnel m'offre un court un moment de répit avant la descente vers Argelès-Gazost sous une pluie battante, l'une des plus dangereuses des Pyrénées, qui ne m'épargne pas ses pièges...
Nos jambes et nos bras crient de douleur, mais nous rampons, encore et encore et, dans un hurlement libératoire qui nous tire des larmes, nous arrachons la victoire, les roues dans la neige, par une température de zéro degré !...
Notre jubilation est de courte durée car le Tourmalet n'a pas abdiqué: il nous réserve ses escadrons de chocs !... A peine entamés, les premiers lacets de la descente se révèlent verglacés et nous éprouvons la frayeur de notre vie. Puis le calvaire continue : un vent violent et glacé nous ballotte de droite à gauche comme fétus... Les précipices sont terrifiants, l'air polaire nous pétrifie : il faut tenir !...
Peu à peu, la montagne nous brise, nous réduit à sa merci, et nous comprenons qu'elle peut refermer sur nous sa serre d'acier à tout instant... Ainsi que des isards transis au bord du précipice, nous grelottons de froid et de peur, mais soudain, là bas, comme la petite chèvre dans la montagne, nous découvrons notre havre de paix, notre terre promise : Sainte-Marie de Campan où nous parvenons enfin, fourbus, crottés, gelés, mais indemnes !...Hélas, notre répit ne dure guère : à peine le repas avalé, il faut enfourcher nos montures et affronter le col d'Aspin qui ne nous ménagera pas... Sur la route en direction de Payolle, nous rejoignons deux sportifs que nous avions d'abord pris pour des marcheurs, mais qui s'avèrent être des... Skieurs de fond à roulettes ! Brève halte pour un moment de causette durant lequel nous apprenons qu'ils s'entrainent ainsi avec ces drôles de rollers-skis.
Ce sont de véritables champions qui reprennent leur course et nous laissent sur place: nous ne les reverrons qu'au sommet où ils nous devancent de plusieurs minutes: il faut dire à notre décharge que nous n'avançons guère à plus de 6/8 km/h, alors qu'ils évoluent à un niveau nettement supérieur... Chapeau, les champions! Séance photos souvenirs dans la brise âpre et franche et amicale rigolade, puis nous amorçons la descente vers Arreau, tandis qu'ils s'en retournent vers Tarbes... en voiture. Il est déjà 16h30 et le froid est si intense que nous devons à nouveau faire halte à mi-pente pour réchauffer nos doigts gourds. Là-bas, dans la vallée, s'étendent déjà des ombres mortifères... Fort heureusement, la route est sèche sur ce versant et c'est sans embuches, mais tout grelottants et frigorifiés que nous rallions Arreau où nous nous précipitons dans le premier café venu pour y savourer un réconfortant chocolat chaud.
Demain, nous promet-il, la météo sera clémente et les cèpes pousseront dans le col de Peyresourde ou dans celui du Portillon, avant la descente vers Arlos, porte de l'Ariège... A voir !
